En bref : qui filtre quoi, et à quel prix

Depuis octobre 2023, votre opérateur belge fait bien plus que transporter vos messages : il les trie. Un programme fédéral appelé StopPhishing a payé la moitié de la facture pour équiper Proximus et Telenet de systèmes de détection entraînés par apprentissage automatique, déployés par étapes entre octobre 2023 et décembre 2024 : d'abord les SMS, puis les e-mails et les appels vocaux. Le résultat est massif et totalement silencieux.

Deux choses méritent pourtant votre attention. La première : le périmètre n'est pas le même selon votre opérateur. Les 33 millions de SMS bloqués en 2025 concernent Telenet, Proximus et Orange ; les 72 millions d'appels ne concernent que Proximus et Telenet. La seconde : pour trier, le système analyse automatiquement le contenu de vos messages — Proximus l'écrit noir sur blanc dans sa notice de vie privée — et reconnaît que des messages légitimes peuvent être bloqués au passage, sans que vous en soyez averti.

Ce que ce filtre ne fait pas : il ne bloque pas l'escroc qui vous appelle depuis un vrai numéro belge non signalé, il ne voit rien de ce qui passe par WhatsApp, Messenger ou Telegram, et il ne remplace ni la vigilance ni le signalement. La liste « do-not-originate » approuvée en mai 2026 vient combler un trou précis de ce dispositif, pas l'ensemble.

Le filtre invisible en un coup d'œil

Les chiffres publiés depuis 2023 racontent une montée en puissance, puis une stabilisation. Ils disent aussi une chose plus inconfortable : le blocage de SMS a reculé entre 2024 et 2025, alors que celui des appels explosait.

Infographie CallMePower

Ce que le réseau belge a arrêté pour vous en 2025

Sans action de votre part, sans notification, et pas dans les mêmes proportions selon votre opérateur.

1. Les trois canaux filtrés

SMS

33 M

SMS frauduleux bloqués sur l'année 2025.

Telenet + Proximus + Orange

Appels

72 M

Appels entrants bloqués sur l'année 2025.

Proximus + Telenet uniquement

E-mails

165 M

E-mails d'escrocs interceptés du 1er janvier au 6 juillet 2025.

Proximus + Telenet uniquement

2. La montée en puissance, année par année

Volumes de SMS frauduleux bloqués par les opérateurs belges depuis le lancement du dispositif
Période SMS bloqués Périmètre
Oct. 2023 — les 2 premières semaines 3,2 M (≈ 229 000/jour) Proximus seul
Sept. 2023 — févr. 2024 (5 mois) 28 M Proximus + Telenet
Année 2024 37,3 M Proximus + Telenet
Année 2025 33 M (en recul) Proximus + Telenet + Orange

Le volume 2025 est inférieur à celui de 2024 alors même qu'un opérateur de plus est compté. Deux lectures possibles : moins de campagnes envoyées vers la Belgique, ou un filtrage plus en amont, chez les expéditeurs. Aucune des deux n'a été confirmée officiellement.

3. Ce qui dépend de votre opérateur

Protection anti-fraude documentée publiquement selon l'opérateur belge
Vous êtes chez… Filtrage SMS réseau Filtrage appels réseau À faire vous-même
Proximus (et Scarlet, Mobile Vikings, yoin) Oui Oui Rien : actif par défaut.
Telenet / BASE (et Tadaam, Lycamobile, Mixtus) Oui Oui Rien : actif par défaut.
Orange (et hey!, Mega, VOO, Neibo, JIM Mobile) Oui Non documenté Installer l'application Orange Phone, gratuite mais à activer.
DIGI Non documenté Non documenté Vigilance et signalement : aucun dispositif public annoncé.

« Non documenté » ne veut pas dire « inexistant » : cela signifie qu'aucun chiffre ni aucune description publique ne permet de le vérifier, contrairement à Proximus et Telenet. Les marques listées entre parenthèses empruntent le réseau de l'opérateur hôte et héritent donc du filtrage qui s'y applique.

4. Les quatre portes que ce filtre ne ferme pas

L'appel passé depuis un vrai numéro belge qui n'a encore rien fait de suspect.

Les messages sur WhatsApp, Messenger ou Telegram, qui ne transitent pas par le réseau SMS.

Les campagnes à faible volume, calibrées sous le seuil qui déclenche l'alerte.

Le lien que vous ouvrez quand même : rien, en aval, ne rattrape ce clic.

Sources : volumes 2025 relayés le 30 mai 2026 par La Libre ; volumes 2024 et janvier-juillet 2025, budget et calendrier du programme StopPhishing publiés par VRT NWS le 18 septembre 2025 ; chiffres de lancement d'octobre 2023 publiés par Proximus ; périmètre de traitement des données issu de la notice de vie privée « network anti-fraud » de Proximus. Vérification effectuée le 3 septembre 2026.

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Comment la machine décide : le volume, le lien, et une île du Pacifique

Le mot « intelligence artificielle » recouvre ici quelque chose de très concret, et de beaucoup moins mystérieux qu'il n'y paraît. Le système ne comprend pas le sens de vos phrases : il repère des formes, des régularités et des ruptures dans le trafic, puis décide en quelques fractions de seconde de laisser passer ou d'arrêter.

Deux logiques cohabitent, une par canal, et elles n'ont presque rien en commun. Comprendre laquelle s'applique explique pourquoi certaines arnaques passent encore sans difficulté.

Côté SMS : le débit trahit l'escroc

Le système surveille deux choses simultanément : combien de messages part d'un même numéro en peu de temps, et ce que ces messages contiennent. La VRT donne l'exemple d'école : un numéro qui envoie jusqu'à 10 000 SMS sur une courte période, avec un lien suspect à l'intérieur, sera repéré et bloqué automatiquement avant d'atteindre le moindre client.

C'est efficace contre les campagnes de masse, et structurellement aveugle aux envois lents.

Côté appels : la géographie trahit l'escroc

Pour la voix, le signal n'est pas le contenu mais l'origine. L'exemple cité par les opérateurs est resté : on attend très peu d'appels en provenance d'îles lointaines comme le Vanuatu ; si le volume venu de là est soudain multiplié par 200, c'est le marqueur d'une campagne d'escroquerie en cours.

C'est redoutable contre les vagues internationales, et sans effet sur un appel qui se présente comme belge.

La conséquence de cette architecture est facile à formuler : le filtre repère des comportements anormaux, pas des intentions. Il ne sait pas qu'un message est une arnaque ; il sait qu'un numéro se comporte comme un émetteur de masse, ou qu'un flux d'appels vient d'un endroit d'où il ne devrait pas venir. Tout ce qui reste dans les clous du trafic normal traverse sans encombre.

C'est exactement la faiblesse que la liste « do-not-originate » de l'IBPT cherche à corriger, en transformant une détection probabiliste en règle binaire sur un périmètre restreint : les numéros qui ne servent qu'à recevoir des appels. Deux approches complémentaires, donc, et non concurrentes.

Qui a payé cette machine, et pourquoi deux opérateurs seulement

Ce filtrage n'est pas né d'une initiative commerciale spontanée. Il vient d'un programme fédéral, StopPhishing, lancé sous la législature précédente : une procédure de sélection organisée en 2022 a désigné les opérateurs qui recevraient des subsides pour développer des plateformes anti-fraude couvrant les SMS, les e-mails et les appels vocaux.

Deux candidats ont été retenus : Proximus et le groupe Telenet (qui inclut BASE, Tadaam et Telenet Business). C'est ce choix administratif, vieux de quatre ans, qui explique aujourd'hui pourquoi les statistiques d'appels bloqués ne mentionnent jamais Orange.

9 M €

Coût total estimé du programme, selon le cabinet de la ministre des Télécommunications.

50 %

Part prise en charge par les subsides publics, étalée sur trois ans.

14 mois

Durée du déploiement, par étapes, d'octobre 2023 à décembre 2024.

L'ordre de déploiement a son importance pour lire les chiffres. Les SMS sont arrivés les premiers, en octobre 2023 ; les volets e-mail et voix ne sont devenus opérationnels qu'à la fin 2024. C'est la raison pour laquelle il n'existe aucune comparaison année sur année pour les appels bloqués : 2025 est le premier exercice complet.

Autrement dit, la moitié de ce bouclier a été financée par de l'argent public, au bénéfice de deux groupes privés — et le troisième réseau mobile du pays n'y figure pas. Pour un abonné, cette information n'apparaît nulle part au moment de choisir un abonnement mobile ou internet.

Votre protection dépend du réseau que vous avez choisi — y compris sans le savoir

C'est le point le plus concret de tout ce dossier, et le moins commenté. Les 33 millions de SMS bloqués en 2025 couvrent bien les trois grands opérateurs, Orange compris ; les 72 millions d'appels, eux, sont attribués à Proximus et Telenet, et à eux seuls.

Du côté d'Orange, la protection contre les appels indésirables existe mais change de nature : elle prend la forme d'une application gratuite à installer, Orange Phone, qui identifie et bloque les appels indésirables avant que vous ne décrochiez. La différence n'est pas technique, elle est comportementale : un filtre réseau protège tout le monde par défaut, une application ne protège que ceux qui l'ont installée.

Le détail que les cartes SIM à petit prix ne mentionnent jamais

Si vous êtes chez un opérateur virtuel, vous héritez du filtrage de son réseau hôte, pas du sien. Mobile Vikings, Scarlet et yoin roulent sur Proximus ; Lycamobile, Mixtus et Tadaam sur Telenet / BASE ; hey!, Mega, VOO, Neibo et JIM Mobile sur Orange. Deux abonnements affichés au même prix ne vous placent donc pas derrière le même filtre — et aucune fiche produit ne le précise.

Cette asymétrie mérite d'être relativisée sur un point : elle porte sur ce qui est documenté publiquement, pas nécessairement sur ce qui existe. Orange a par ailleurs renforcé ses procédures après la cyberattaque subie durant l'été 2025, notamment un service de SMS bloquant toute tentative de transfert de votre numéro sans votre accord et un contrôle durci sur le remplacement de carte SIM — deux protections qui visent le vol de numéro plutôt que le message frauduleux.

Reste qu'en l'état, un abonné ne dispose d'aucun moyen de comparer les opérateurs sur ce critère : il n'apparaît dans aucune grille tarifaire, dans aucune publicité et dans aucun contrat. C'est aujourd'hui un angle mort du marché belge.

Le prix à payer : ce que votre opérateur regarde pour pouvoir filtrer

Trier des messages suppose de les examiner. Proximus le documente d'ailleurs sans détour dans sa notice de vie privée consacrée à la lutte anti-fraude sur le réseau, un document public que presque personne ne lit.

On y apprend que le dispositif traite les données de trafic et de localisation, les identifiants techniques, les volumes d'usage — et le contenu des messages. Il ne s'agit pas d'une lecture humaine : l'analyse est automatisée et sert uniquement à décider s'il faut bloquer. Mais juridiquement, le contenu entre bien dans le périmètre traité.

Sur quelle base légale

Proximus invoque une obligation légale de lutter contre la fraude sur son réseau, fondée sur l'article 121/8 de la loi relative aux communications électroniques, complétée par l'intérêt légitime prévu à l'article 125. Vous n'avez donc jamais eu à donner votre accord.

Combien de temps

Les données sont conservées 30 jours, sauf obligation légale contraire, et les statistiques agrégées 12 mois. Un droit d'opposition et de limitation du traitement est mentionné, à exercer via la notice générale de vie privée.

Le passage le plus important est ailleurs, et il tient en une phrase : il peut arriver que vous ne receviez pas certains messages qui vous étaient destinés, parce qu'ils ont été identifiés comme une tentative de smishing. Même chose côté e-mails, bloqués avant d'atteindre votre boîte de réception.

Aucune notification n’est prévue

C'est la conséquence pratique à retenir : la notice ne décrit aucun mécanisme d'information du client lorsqu'un message est bloqué. Vous ne recevez ni alerte, ni dossier de quarantaine, ni liste de ce qui a été écarté en votre nom. Si un code de confirmation, un rendez-vous médical ou un message professionnel disparaît en route, rien ne vous le signalera — et vous n'aurez aucune raison de soupçonner le réseau.

Il ne s'agit pas de plaider contre ce filtrage : à 33 millions de SMS malveillants par an, l'utilité n'est pas discutable. Il s'agit de constater qu'un arbitrage a été rendu à votre place, entre le risque d'être escroqué et celui de perdre silencieusement un message légitime, et que personne ne vous a demandé votre avis. En cas de message attendu qui n'arrive jamais, cette hypothèse mérite désormais d'entrer dans la liste des causes possibles.

Ce que 105 millions de blocages ne vous épargnent pas

Un chiffre à neuf zéros donne une impression de couverture totale. La réalité est qu'un filtre calibré sur le volume et sur l'origine laisse mécaniquement passer tout ce qui ressemble à du trafic ordinaire.

Quatre catégories d'attaques restent aujourd'hui hors de portée du dispositif, et ce sont précisément celles qui progressent.

  • L'appel émis depuis un vrai numéro belge, encore inconnu des systèmes de détection, qui ne déclenche donc aucune alerte de volume ni d'origine ;
  • Les messages envoyés via WhatsApp, Messenger, Telegram ou iMessage, qui ne circulent pas sur le réseau SMS et échappent entièrement au filtre de l'opérateur ;
  • Les campagnes délibérément lentes, quelques centaines d'envois étalés sur plusieurs jours, calibrées sous le seuil qui déclenche la détection ;
  • Le lien frauduleux que vous ouvrez tout de même, puisque aucun mécanisme réseau n'intervient une fois le message affiché sur votre écran.

D'où la seule conclusion utile : le filtrage réduit fortement le nombre de tentatives qui vous parviennent, mais il déplace le risque plutôt qu'il ne l'annule. Les messages qui franchissent la barrière sont, par construction, ceux qui ressemblent le plus à des communications légitimes — donc les plus difficiles à repérer à l'œil nu.

Les réflexes de vérification et de signalement gardent donc toute leur valeur : notre guide dédié détaille comment reconnaître un faux SMS ou un faux appel et où le signaler en Belgique.

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Vos questions sur le filtrage anti-fraude des opérateurs

Pas au sens d'une lecture humaine. La notice de vie privée de Proximus consacrée à la lutte anti-fraude indique que le dispositif traite les données de trafic et de localisation, les identifiants techniques, les volumes d'usage et le contenu des messages : l'analyse est automatisée et sert exclusivement à décider s'il faut bloquer un envoi. Le contenu entre donc bien dans le périmètre traité, sur la base d'une obligation légale de lutte contre la fraude (article 121/8 de la loi relative aux communications électroniques). Les données sont conservées 30 jours.

Non. Aucun mécanisme d'information du client n'est décrit : pas d'alerte, pas de dossier de quarantaine consultable, pas de récapitulatif mensuel. Proximus reconnaît d'ailleurs explicitement que vous pouvez ne pas recevoir certains messages qui vous étaient destinés, parce qu'ils ont été identifiés à tort comme une tentative de smishing. Si un message important n'arrive jamais, la seule vérification possible consiste à demander à l'expéditeur de confirmer son envoi.

Non, et c'est le point le moins connu. Les 33 millions de SMS bloqués en 2025 concernent Telenet, Proximus et Orange ; les 72 millions d'appels bloqués la même année sont attribués à Proximus et Telenet seulement. Ces deux groupes sont ceux qui ont été retenus en 2022 dans le cadre du programme fédéral StopPhishing. Chez Orange, la protection contre les appels indésirables passe par l'application gratuite Orange Phone, qu'il faut installer soi-même.

Vous héritez du filtrage du réseau hôte de votre marque, pas d'un dispositif propre. Mobile Vikings, Scarlet et yoin utilisent le réseau Proximus ; Lycamobile, Mixtus et Tadaam celui de Telenet / BASE ; hey!, Mega, VOO, Neibo et JIM Mobile celui d'Orange. Deux abonnements vendus au même prix ne vous placent donc pas nécessairement derrière le même niveau de filtrage, et cette information ne figure sur aucune fiche produit.

Aucune explication officielle n'a été publiée. Le constat brut est que 37,3 millions de SMS ont été bloqués en 2024 par Proximus et Telenet, contre 33 millions en 2025 alors même qu'Orange s'ajoutait au décompte. Deux hypothèses tiennent la route : un recul du nombre de campagnes visant la Belgique, ou un filtrage intervenu plus en amont, chez les opérateurs expéditeurs à l'étranger. Ni l'une ni l'autre n'a été confirmée.

Non, et c'est une limite structurelle. Le dispositif agit sur le réseau SMS, sur la voix et sur la messagerie électronique de l'opérateur. Tout ce qui transite par WhatsApp, Messenger, Telegram ou iMessage emprunte votre connexion de données et reste entièrement hors de portée du filtre. Or c'est précisément là que se déplacent beaucoup de tentatives d'escroquerie, notamment la fameuse arnaque au faux proche en difficulté.

Non, les deux sont complémentaires. Le filtrage actuel repose sur la détection de comportements suspects : il évalue une probabilité et peut donc se tromper dans les deux sens. La liste « do-not-originate », approuvée le 30 mai 2026, ajoute une certitude sur un périmètre restreint : les numéros qui ne servent qu'à recevoir des appels, et dont l'affichage ne peut donc être qu'une usurpation. Nous détaillons son fonctionnement et ses angles morts dans notre article consacré au spoofing téléphonique.

La notice de Proximus mentionne un droit d'opposition et de limitation du traitement, à exercer via sa notice générale de vie privée, mais elle ne décrit pas de procédure spécifique pour le volet anti-fraude. La difficulté est que le traitement est présenté comme reposant sur une obligation légale, ce qui restreint fortement la portée d'une opposition. En pratique, il n'existe pas aujourd'hui d'interrupteur permettant à un abonné belge de désactiver ce filtrage.

Transférez les messages et liens suspects à [email protected] (ou [email protected]), le service du Centre pour la cybersécurité Belgique. Pour un appel, prévenez votre opérateur et déposez plainte auprès de votre police locale. Si vous avez communiqué des données bancaires, appelez immédiatement votre banque et Card Stop. Chaque signalement alimente les systèmes de détection dont parle cet article : c'est le seul moment où vous agissez directement sur le filtre.

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